Des sociétés dirigées par des grands-mères, des dialectes, des cultures et des techniques de chasse transmises de génération en génération. Tifany Koniezna, autrice de Dans la peau d'une orque, nous fait entrer dans le monde des orques.
Une orque et ses deux petits, à quelques mètres d'une jetée en Norvège. Ce jour-là, Tifany Koniezna, étudiante en Erasmus, voulait simplement apercevoir une baleine. Trois sorties en mer annulées à cause du vent plus tard, c'est depuis la côte, à Andenes, que le destin lui offre bien plus.
Elle n'est jamais vraiment ressortie du monde des orques. Trois ans de travail plus tard, elle publie avec Paul Tixier Dans la peau d'une orque (CNRS Éditions), qui compile plus de cinquante ans de recherches sur les orques.
Matriarches, dialectes, chasse, idées reçues et menaces : tout ce que cinquante ans de recherche nous apprennent sur les orques.
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ToggleQui est Tifany Koniezna, l'autrice passionnée d'orques ?
Rien ne destinait Tifany à écrire un livre de référence sur les orques. Elle sort de Sciences Po, en politiques environnementales. Pourtant, au fil de ses études, elle comprend que ce qui la passionne vraiment, c'est la biologie marine et le fonctionnement des écosystèmes.
Faute de licence en biologie, elle construit sa légitimité scientifique sur le terrain. Elle travaille d'abord sur l'IPOS, un panel international qui fait dialoguer science et décideurs pour l'océan. Ensuite, elle rejoint ONU Environnement au Kenya, sur les solutions fondées sur la nature. Enfin, en Indonésie, elle restaure des récifs coralliens. Trois ans plus tard, ses boutures forment déjà un petit récif.
En 2025, elle lance Animal Aura, un projet de vulgarisation scientifique sur les animaux. Sa force : vulgariser sans simplifier, c'est-à-dire rendre la science accessible sans jamais la trahir.
Dans la peau d'une orque, le nouveau livre de référence sur les orques
Quand Tifany cherche à tout savoir sur les orques, elle découvre un vide. En français, il n'existe que deux ouvrages de synthèse, publiés il y a plus de vingt ans. Or, entre-temps, la recherche a énormément avancé sur leur communication, leur organisation sociale et leur culture.
Elle décide donc d'écrire le livre qu'elle aurait voulu lire. Le résultat compte 448 pages, une dizaine de chapitres, de l'anatomie à la neuroanatomie, en passant par la communication, l'art de la chasse (son chapitre préféré), les menaces et les espoirs de conservation. Jusqu'aux dernières semaines, elle a d'ailleurs continué d'intégrer les nouvelles découvertes.
Et pourquoi ce titre ? Parce que se mettre dans la peau d'une orque, c'est réduire la distance entre nous et les autres espèces. Une orque perçoit d'abord son monde par le son, pas par la vue. Pour la comprendre, il faut donc déconstruire notre propre façon de percevoir.
📖 Dans la peau d'une orque
Histoire et biologie d'une espèce, par Tifany Koniezna et Paul Tixier. CNRS Éditions, disponible depuis le 17 septembre 2026.
Les orques, des sociétés dirigées par les grands-mères
Les orques vivent en unités maternelles : une femelle, ses descendants, et souvent plusieurs générations qui restent ensemble. Au centre de tout, il y a la matriarche. Elle connaît les territoires, les déplacements des proies, les endroits où trouver à manger quand les ressources se font rares.
Plus surprenant encore, les femelles orques vivent plusieurs décennies après leur dernière reproduction. Chez les animaux, c'est rarissime. Les scientifiques parlent de l'hypothèse de la grand-mère : en transmettant leurs connaissances, ces femelles augmentent les chances de survie de leurs descendants. Ainsi, loin d'être mises de côté, elles restent le pilier du groupe.
De plus, chez les résidentes du Pacifique Nord, les fils restent toute leur vie aux côtés de leur mère. Les filles, elles, gagnent peu à peu leur indépendance.
Les orques ont des cultures et des dialectes
Il n'existe pas une orque, mais des mondes d'orques. Toutes appartiennent à la même espèce, Orcinus orca. Pourtant, selon les populations, ou écotypes, elles ne mangent pas la même chose, ne chassent pas de la même façon et ne « parlent » pas de la même manière.
Ces comportements ne sont pas inscrits dans leurs gènes : ils s'apprennent et se transmettent. En Patagonie, certaines orques s'échouent volontairement sur la plage pour attraper des otaries. En Norvège, elles rassemblent les harengs en boule avant de les assommer d'un coup de queue. En Antarctique, elles créent des vagues pour faire tomber les phoques des plaques de glace. Enfin, en Afrique du Sud, elles chassent le grand requin blanc pour n'en manger que le foie.
Par ailleurs, les orques qui chassent des mammifères marins baissent le volume de leurs vocalisations pour ne pas être repérées. À l'inverse, celles qui chassent le saumon, qui les entend mal, n'ont pas besoin de cette discrétion.
Les orques sont-elles vraiment des « baleines tueuses » ?
C'est le cliché qui agace le plus Tifany. D'abord, l'orque n'est pas une baleine : c'est le plus grand des dauphins. Ensuite, le nom lui-même est un contresens. Les baleiniers les appelaient « whale killer », les tueuses de baleines. Avec le temps, l'expression s'est inversée en « killer whale ».
Surtout, aucune attaque mortelle d'une orque sauvage sur un humain n'a jamais été documentée. Nous ne faisons tout simplement pas partie de leur menu. Les incidents connus concernent des orques captives, dans un contexte radicalement différent.
Quant aux interactions avec les voiliers au large de la péninsule ibérique, observées depuis 2020, Tifany refuse le mot « attaque ». Rien ne prouve une intention de nuire. Les scientifiques évoquent plutôt la curiosité, l'exploration et le jeu. En revanche, le récit de l'orque « vengeresse » a des conséquences bien réelles. Cette sous-population ne compte qu'une quarantaine d'individus et elle est en danger critique d'extinction. Pourtant, Tony, l'une de ses matriarches, a récemment été retrouvée criblée de plombs.
« La connaissance est une forme de protection. Quand on est touché par ce que vit un animal, on devient plus susceptible de vouloir le défendre. »
— Tifany Koniezna
Pourquoi la connaissance protège les orques
Pour Tifany, mieux connaître un animal, c'est réduire la distance qui nous en sépare. Dès lors, les menaces qui pèsent sur les orques ne sont plus des informations abstraites.
Et ces menaces sont nombreuses. Les PCB, des polluants très persistants, s'accumulent dans leurs graisses et se transmettent aux petits pendant la gestation et l'allaitement. Le bruit sous-marin brouille leur environnement acoustique, alors que tout chez elles passe par le son. Dans le détroit de Gibraltar, c'est comme vivre sous une autoroute géante. Enfin, leurs proies, comme le thon rouge ou le saumon, se raréfient.
À notre échelle, on peut donc agir : être attentif à ce qu'on mange, choisir des opérateurs d'observation respectueux, et surtout déconstruire les idées fausses autour de soi. Quant à la captivité, la France interdit la détention de cétacés à partir de décembre 2026. Les deux dernières orques de Marineland, Wikie et Keijo, attendent toujours une solution digne.
L'histoire de Tahlequah
Pour conclure, Tifany raconte une histoire qui la bouleverse. En 2018, dans le Pacifique Nord, une orque nommée Tahlequah perd son petit juste après sa naissance. Pendant dix-sept jours, elle refuse de le laisser derrière elle. Elle le pousse sur son rostre, plonge le récupérer quand il coule, et parcourt ainsi environ 1 600 kilomètres.
Les scientifiques restent prudents : on ne peut pas affirmer qu'elle faisait son deuil au sens humain. Néanmoins, cette histoire résume parfaitement l'esprit du livre : ne pas transformer les orques en humains, mais comprendre leur monde, sans oublier qu'elles tissent, elles aussi, des liens d'une force immense.
Ce que je retiens de cet épisode
L'orque, c'est l'animal qui m'obsède depuis toujours, au point d'avoir donné son nom à Orque. Cet épisode, je l'attendais depuis longtemps. Et pourtant, j'en ressors avec encore plus de questions qu'avant.
Les orques ne sont ni des monstres, ni des créatures parfaites. Ce sont des animaux avec des cultures, des langages et des sociétés complexes, que nous commençons seulement à comprendre. En définitive, c'est peut-être ça le plus beau : il nous reste tant à découvrir.
La rencontre d'Andenes, les matriarches, les dialectes, les orques ibériques et l'histoire de Tahlequah.
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Découvrir AsterQuestions fréquentes sur les orques
Les orques sont-elles dangereuses pour l'homme ?
Aucune attaque mortelle d'une orque sauvage sur un humain n'a été documentée. L'être humain ne fait pas partie de leurs proies. Cela reste toutefois un prédateur de plusieurs tonnes, qu'il faut observer avec respect et à distance.
L'orque est-elle une baleine ?
Non. L'orque appartient à la famille des dauphins, dont elle est la plus grande représentante. Le nom « baleine tueuse » vient d'une inversion de l'expression « whale killer », la tueuse de baleines.
Pourquoi les orques interagissent-elles avec les voiliers ?
Depuis 2020, une partie des orques ibériques s'approche des voiliers et cible leur gouvernail. Aucune intention de nuire n'a été démontrée : les scientifiques évoquent surtout la curiosité, l'exploration et le jeu, un comportement appris socialement.
Combien de temps vit une orque ?
L'espérance de vie moyenne tourne autour de 40 à 50 ans. Les femelles qui ne se reproduisent plus peuvent toutefois atteindre 80 ans, et jouent un rôle clé dans la transmission des connaissances au sein du groupe.
Qui a écrit Dans la peau d'une orque ?
Le livre est signé Tifany Koniezna et Paul Tixier. Publié aux CNRS Éditions le 17 septembre 2026, il compile plus de cinquante ans de recherches scientifiques sur les orques.








